Tomber du ciel

Hier soir, comme souvent, j’ai dit à mon fils de trois ans que je l’aimais à l’infini et pour toujours, et il m’a demandé pourquoi. Parce que je suis gentil ? Non, pas parce que tu es gentil, j’ai dit, je t’aime à l’infini même quand tu es moins gentil, même quand tu es fâché, même quand tu fais des crises et que tu n’écoutes pas. Il a trouvé ça très drôle. 

Comme ce peut être libérateur, d’être aimé même quand on n’est pas gentil. En en même temps, l’amour inconditionnel est aussi un poids, parce qu’il induit un sentiment de responsabilité : qu’arrive-t-il si on ne pense pas mériter l’amour qu’on nous porte? Si on sait intimement qu’on n’est pas toujours gentil? « Je ne suis pas digne de te recevoir », dit la prière chrétienne.

J’ai dévoré, ces derniers jours, la série East of Eden, écrite par Zoe Kazan à partir du classique de John Steinbeck. Son personnage le plus important et le plus intéressant, Cathy, porte en elle tout le dilemme de l’amour, de la morale, de la liberté et de la responsabilité. 

Comment peux-tu m’aimer, demande-t-elle à son mari, Adam, tu ne me connais même pas? C’est une question valable et à plusieurs égards très juste; l’amour qu’on nous porte est souvent doublé d’illusion. On dit qu’il rend aveugle, d’ailleurs. Mais n’est-ce pas là son pouvoir le plus ultime? Si nous n’avions pas à prouver que nous sommes objectivement dignes d’amour, comment vivrions-nous nos vies?

Le personnage de Cathy est une forme d’expérimentation sur ce thème. Persuadée très jeune qu’il n’y a pas d’amour véritable possible entre les humains, elle mène sa vie avec l’objectif unique d’être entièrement autosuffisante — libre. L’amour, pour Cathy, est un poison qui nous fait baisser la garde, un objet de manipulation. Elle abandonne ses deux bébés, mène une vie «dépravée» (pour l’époque) totalement assumée, multiplie les meurtres et les jeux de pouvoir. Elle n’a pas besoin d’amour, pense-t-elle, elle sait qu’elle n’en mérite pas. Et tant pis pour les idiots qui pensent qu’une telle chose existe dans l’univers, elle en profitera. 

La trajectoire du personnage laisse penser que nous avons intégré l’idée que c’est la crainte généralisée de ne pas être une bonne personne qui tient nos sociétés ensemble. Que sans cette peur, nous n’aurions aucune raison d’adhérer aux règles, de prendre notre part de responsabilité dans le contrat qui nous lie aux autres, au reste du monde. Pourtant, c’est bien à partir de cette liberté que donne le sentiment d’être digne d’amour inconditionnel que nous avons, il me semble, la possibilité de devenir adultes.

Il est possible de vivre sa vie entière le regard tourné vers soi-même, à essayer d’être digne d’amour, à s’en penser indigne, à évaluer à tout moment si on en reçoit plus ou moins qu’un·e autre. Mais qu’arriverait-il si nous nous savions inconditionnellement aimé·es et dignes d’être aimé·es, et en même temps imparfait·es; et en même temps souvent pas «gentils»? 

Nous pourrions peut-être, dès lors, commencer à véritablement voir l’autre. Nous pourrions dès lors commencer à nous demander ce qui nous semble le plus humain à faire, dans une situation donnée. Non pas parce que c’est ce qu’on pense qu’il faut faire pour être aimé, ni parce que c’est comme ça que font les autres, ni parce que c’est la loi, mais simplement parce que c’est ce qui nous semble juste. Choisirions-nous différemment si nous nous savions inconditionnellement aimé·es et dignes d’amour?

East of Eden avance que oui. «Timshel» prononce Adam sur son lit de mort, pardonnant à son fils ses erreurs tout en le ramenant à sa responsabilité, à la possibilité de choisir. Ce mot, en hébreu, signifie «tu peux», et est au centre de la réponse offerte à Cain par Dieu, dans la Genèse, à savoir si ce dernier triomphera du péché. Tu peux, mais tu n’y es ni prédestiné ni forcé.

Je t’aime parce que c’est comme ça, que j’ai fini par dire à mon fils. Il m’a ensuite demandé si je pouvais lui faire des biscuits. On verra, j’ai dit, commence par bien t’endormir.

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Libres d’être fâché·es