Libres d’être fâché·es
Il n’y a pas que l’amour, qui est aveugle; la colère l’est aussi. Éric Duhaime l’a compris.
Le chef du Parti conservateur du Québec a réussi à catalyser celle des fâché·es de la pandémie, celle des hommes et des femmes qui ont perpétuellement l’impression qu’on leur mange la laine sur le dos sans rien leur offrir en retour, qu’on les surveille, qu’on les contrôle, qu’on rit d’eux en gaspillant leur argent. Et plutôt que d’inviter sa horde de mécontent·es à défoncer les portes de l’assemblée nationale, comme on l’a vu aux États-Unis, il les a convaincu·es, par un tour de force qui me laisse encore pantoise, de s’y faire élire. On n’a plus les rebelles qu’on avait.
L’intelligence d’Éric Duhaime a été de voir une masse d’apatrides politiques et de s’insérer dans la brèche pour peindre une image contre laquelle elle pouvait désormais diriger son intensité. Les 19 député·es conservateur·trices entreront à l’assemblée nationale avec un programme de dégraissage de l’état québécois qui, j’en ai bien l’impression, aurait pu en être un de dégraissage de boulons ou de friteuse, tant qu’on leur donnait quelque chose d’en l’apparence sérieux à faire et qu’on les jugeait pour une fois capables de le faire.
« Plutôt que de chialer chez vous, viens travailler avec nous autres », que je l’ai entendu dire souvent. Sa vision à lui n’a pas changé depuis ses études à l’ÉNAP, simplement, il a finalement trouvé une poche de mécontent·es prêt·es à l’embrasser.
Je vois depuis quelques jours des statuts Facebook inquiets ou désolés que ces gens se retrouvent députés. Et aux personnes qui les écrivent, je dirais qu’il s’agit là de la raison d’être de ce mouvement, qui est d’abord anti-élitiste. Éric Duhaime est un teigneux qui carbure au rejet — c’est cette fibre-là, qu’il a reconnue, chez les anti-vaccins et autres bizarroïdes qui n’ont jamais vraiment eu leur place en politique. Il leur a dit je vous vois, je sais que vous êtes fâché·es, vous avez raison, venez, on s’en va par là. À voir les résultats de l’élection de lundi, s’est greffé à cette communauté de misfits une part significative du grand public. Serions-nous tous·tes un peu plus mésadapté·es que ce que nous laissons voir? Ou serions-nous tous·tes un peu aveuglément en colère?
Que le programme de dégraissage de l’état et le retour des valeurs traditionnelles (encore là, le chef du PCQ, ouvertement homosexuel, ne cadre pas exactement avec le profil du réactionnaire classique qu’on tente parfois de lui accoler, et les fois où il est le moins crédible sont d’ailleurs celles où il parle de robes de baptême en faisant semblant qu’il ne sait pas que c’est ridicule) aient quoi que ce soit à voir avec la grogne initiale est incertain.
Il faut chercher comment le troisième lien est devenu le symbole de la liberté tant réclamée, de cette faim qui semblait à l’origine revendiquer autre chose que la possibilité d’aller magasiner plus rapidement aux Galeries de la Capitale. Notre nouveau premier ministre élu, Paul St-Pierre Plamondon, et ceux et celles qui le soutiennent estiment quant à eux que ce sont le Canada et « l’immigration incontrôlée » qui nous enferment.
À qui, à quoi, au juste, en voulons-nous? De quoi au juste sommes-nous si prisonnier·ères? Le coût de la vie sous lequel on dit qu’on étouffe est-il le coût de la vie en général ou le coût de notre vie, c’est-à-dire celui de nos maisons et de nos vêtements et de nos vacances et de l’école privée de nos enfants? Notre colère est-elle une réaction à un gouvernement trop dépensier et trop plein de règles, ou est-elle plutôt le résultat de notre sourde impression d’être les dindons de la farce empêtrés dans un système que les institutions publiques — les nôtres, auxquelles nous pouvons, en effet, participer — essaient justement de réguler pour le rendre un peu plus juste? Notre colère est-elle plutôt celle d’avoir adhéré à l’illusion que l’augmentation de notre pouvoir d’achat n’était pas seulement un peu de poudre aux yeux qui nous épargnait, temporairement, de trouver ailleurs un sens à nos vies?
Mon impression est que c’est bien ce qui nous est arrivé·es, en pandémie, quand tout ce que nous pouvions faire était travailler et commander des affaires en ligne: nous avons réalisé, si nous ne le savions pas déjà, que nous vivons depuis longtemps dans une cage à hamster. Ceux et celles qui n’ont pas connu alors une sorte d’éveil spirituel se sont depuis radicalisé·es — chez certain·es, ces deux choses se sont produites simultanément. Ce sont ces mêmes personnes qui aujourd’hui crient vengeance, sans toujours savoir contre quel fantôme la diriger.
On reproche souvent aux dirigeant·es leur paternalisme, mais franchement, je me demande parfois si ça ne nous convient pas, quelque part, de demeurer des enfants. La politique est un travail aussi ingrat (allez écouter le discours de défaite de Christine Fréchette) que le rôle de parent. Céder sous la pression populaire dans les négociations avec les médecins et se faire reprocher d’avoir trop dépensé et de ne pas avoir réglé la question des listes d’attente, par exemple. Les politicien·nes s’y prennent souvent mal, n’empêche, la place publique manque cruellement de nuances et de complexité. D’autant qu’on ne s’informe plus vraiment.
L’autre jour, mon beau-fils de 11 ans, fâché de tout ce matin-là, m’a demandé qui, mais qui avait décidé si arbitrairement que les adultes pouvaient décider pour les enfants? Qu’il a donc hâte d’être adulte, celui-là, pour être enfin libre, dit-il. Ce jour-là, je lui ai dit qu’il allait, en effet, être de plus en plus libre. Et qu’avec cette liberté, qui est au fond une forme de pouvoir, viendrait aussi plus de responsabilités. Il m’a dit qu’il était prêt à les prendre, et a passé le reste de la journée à offrir son aide.