La mouche et la radiographie

La première image aux rayons X dont dispose l’humanité est celle de la main osseuse de Bertha Röntgen sertie d’une bague de mariage. 

Un jour de novembre 1895, un physicien du nom de Wilhelm Röntgen a accidentellement découvert une nouvelle forme de rayons capables de passer à travers la matière solide. Et bien sûr, c’est son épouse qui s’est prêtée au jeu d’être éclairée de l’intérieur, sans qu’on sache encore à l’époque le potentiel cancérigène des rayons X.

On rapporte que Bertha aurait été secouée de se voir à la fois morte et vivante, comme si le spectre squelettique qui se trouvait sous les couches de chair était une autre version d’elle, une vision d’elle-même dans sa tombe. 

Voilà mesdames et messieurs un concentré de Scorpion, le signe où la planète Mercure, précédée par Vénus, a entrepris samedi dernier une rétrograde* qui durera jusqu’à la mi-novembre. Le signe où Wilhem Röntgen avait sa Lune natale et celui où se trouvait le Soleil lors de sa découverte des rayons X. Le signe que l’on associe à l’instinct laser, au décodeur de bullshit, au secret, au pouvoir et à la mort.

La découverte des rayons X en pleine saison du Scorpion a paradoxalement marqué la fin du secret: le monde intérieur des gens est devenu, pour la première fois dans l’histoire de l’humanité, non seulement visible, mais photographiable. Cette découverte en a entraîné d’autres liées à la résonance magnétique et à l’imagerie médicale. Plus besoin de découper qui que ce soit pour localiser une balle, une blessure, un mal. Les rayons X nous ont donné, pour la première fois, la possibilité d’observer l’envers des choses. J’ai lu quelque part que, jusque dans les années 1930, certains magasins de chaussures permettaient aux client·es de prendre une radiographie de leurs pieds pour voir la disposition des os. Chic.

Mais qu’y a-t-il de plus trompeur, je vous le demande, qu’une photo que l’on pense exhaustive? De surcroît dans un monde qui change chaque seconde?

Le superpouvoir scorpionique bien réel qu’est la possibilité de voir à travers les murs est ainsi également la source de ses plus grands ratages: à aucun moment le Scorpion n’est-il davantage dans le champ que quand il est certain de tout voir. Le manque d’humilité face à la part secrète et perpétuellement mouvante du monde est le trait le plus détestable de ce signe qui vit souvent dans l’illusion d’avoir tout compris des autres et de lui-même (j’ai le droit de dire ça, j’ai Mercure en Scorpion).

Jusqu’à la mi-novembre, voyez-vous, on révise un diagnostic qu’on a posé devant une imagerie médicale que l’on croyait pourtant précise. Que peut-on laisser émerger dans les fissures du «je ne suis plus si sûr·e»? Et si ce qu’on pensait être une fracture était en fait un cheveu sur la pellicule? Ou serait-ce plutôt l’entrée de la fosse des Mariannes? Cette tache noire est-elle un cancer des os ou une mouche?

Le Scorpion peut se rendre esclave des histoires qu’il choisit de raconter parce qu’elles lui donnent l’illusion d’être en contrôle — sa paranoïa est celle de la personne qui veut pouvoir dire «je le savais». C’est ainsi qu’il peut passer sa vie à se protéger d’une chose qui est déjà terminée, comme absorbé par l’image de métastases depuis longtemps guéries.

Au moins, s’il finit par mourir du cancer, il pourra dire qu’il l’avait vu venir.

*En astrologie, une rétrograde est une période où une planète a l’air de faire marche arrière sur l’écliptique — elle revient symboliquement sur ses pas.

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Tomber du ciel