Au revers du monde — la chronique
PAR VÉRONIQUE CHAGNONNous vivons à une ère où beaucoup de choses sont dites. On ne s’est jamais autant exprimé, un mot qui vient du latin exprimere, qui veut dire «faire sortir en pressant» — comme le jus dans un citron. On parle, on écrit, on publie en réponse à une pression intérieure… et on reste, souvent, en tout cas moi, avec une impression de vide absolu. Il y a des pépins partout sur les murs, et on ne sait même pas, en plus, si les autres ont bu notre limonade.
J’ai 39 ans aujourd’hui et le cadeau que je m’offre est celui de cet espace qui je l’espère me servira à imprimer, du latin «appuyer sur», et qui implique une empreinte.
En prévision de mon anniversaire, j’ai parcouru mes photos de la dernière année pour me remémorer de quoi elle a été faite, et dans le but, j’avoue, d’en faire un carrousel sur les réseaux sociaux. J’ai trouvé sur mon téléphone toutes les images destinées à nourrir mon fil Instagram (des réflexions sur l’astrologie, la création, des vidéos…), quelques photos de mon fils, de ma famille, de mes vacances, et presque rien d’autre.
Ma première réaction a été de me demander si j’avais vraiment vécu, cette année. Où était la trace de tout ce que j’étais devenue, en un an? Où étaient les rires, les pleurs, les insomnies, les amitiés anciennes et nouvelles, les doutes, les angoisses, les sujets qui m’avaient préoccupée, fascinée? J’ai pensé que, peut-être, un de mes projets cette année pourrait être de prendre plus de photos. Puis j’ai réalisé à quel point il s’agissait d’une idée niaiseuse pour moi qui peut passer un mois sans photographier quoi que ce soit, pas même mon fils.
Tout de même, j’étais prise avec le sentiment que quelque chose n’était pas tout à fait juste, comme si j’avais perdu, à jamais, tout un pan de ce qui j’avais été, de qui j’étais aujourd’hui. Ce qui n’a pas laissé de trace visible a-t-il vraiment existé?
Un arbre fait-il du bruit quand il tombe s’il n’y a personne pour l’entendre? demande l’énigme la plus spirituelle de toute la philosophie, puisqu’elle nous pointe dans la direction de la conscience, d’une intelligence sensible dont le rôle serait d’être témoin du monde pour le faire exister. Les récentes découvertes quantiques à l’effet que l’observateur change le comportement de la matière ont donné un tout autre poids à cette question en l’apparence farfelue (je recommande la lecture de cet article de la BBC aux gens que ça intéresse).
La question dans la question, bien sûr, est désormais de savoir ce qui compte comme étant une «personne» : les arbres de la forêt peuvent-ils eux-mêmes, par exemple, être les témoins de celui qui tombe? À cette énigme, on n’a pas encore trouvé de réponse définitive, même si nous avons des indices pointant vers un certain niveau de conscience chez les plantes. Différentes traditions spirituelles tiennent pour acquis que c’est le cas, depuis des millénaires. Cela ne signifie pas, par contre, que l’apport de la démarche scientifique sur cette question soit vaine; au contraire. Souvenez-vous, l’observateur change le comportement des atomes.
Ma croyance personnelle est que, comme la démarche scientifique, l’écriture augmente le niveau de conscience du monde. Pas mon écriture à moi en particulier, mais le geste d’écrire, de réfléchir, de remarquer ce qui se passe et d’essayer non pas de l’exprimer mais de l’imprimer. Il y a peu de choses comme le geste répété de l’écriture pour apprendre à être dans la vie tout en étant toujours en même temps un peu au-dessus, en-dessous.
C’est cet espace que je m’offre, ici. Un texte toutes les deux semaines pendant un an, en cette année qui sera en fait ma quarantième sur Terre. Il sera question de la vie en général, la mienne, la nôtre, celle des étoiles. Vous ne trouverez pas ici un sujet précis, plutôt une perspective : le monde vu depuis son revers. Et ce sera, c’est l’engagement solennel de ma lune natale en Capricorne, toujours moi, humaine, qui vous écrirai.
Après, je pourrais écrire tout ça dans un fichier privé que je revisiterais au bout de l’année sans jamais l’avoir montré. Pourquoi choisir de publier cette démarche, au juste? Parce que l’observateur change le comportement des atomes. Parce qu’en fin de compte, plus nous sommes ensemble, dans ce grand laboratoire, plus nous sommes capables d’évolution.
À dans deux semaines.