Apprendre à parler souris

Quelque part dans une vieille forêt anglaise, la nuit, une souris des bois déplace une feuille jaunie de quelques centimètres, avant de recommencer son manège, quelques pas plus loin, avec une petite plume blanche. Rien qui vaille la peine d’écrire une chronique, me direz-vous. Et pourtant.

Les humains ont fortement tendance à supposer que plus un être est intelligent, plus un être est conscient, est habité par quelque chose d’autre que l’instinct, quelque chose qui relève de l’émotion, de l’expérientiel, plus il sera en mesure de l’exprimer. En vraie machine à communiquer, l’humain suppose instinctivement qu’un chimpanzé, par exemple, a plus de présence qu’un éléphant et, alors là sans aucun doute, qu’une souris des bois.

Ce niveau de présence, la conscience, évaluée à l’aulne de la capacité de chacun·e à la communiquer dans un langage appréhendable par les humains, est à l’origine de la hiérarchie des espèces que ces derniers ont fabriquée, et au sommet de laquelle ils se placent évidemment.

Depuis 2013, beaucoup de pays ont banni les tests médicaux sur les grands singes — chimpanzés, bonobos, gorilles… — à cause de leur trop grande similitude avec les humains. On s’est depuis rabattus sur la catégorie commode des «primates non humains» pour continuer de mener des recherches sur les autres singes; l’Université Laval a d’ailleurs le projet de mettre sur pied un laboratoire pour lequel elle veut importer d’Asie une soixantaine de macaques.

Après avoir accouché de mon fils, j’avais embauché une consultante en allaitement. Je me souviens très distinctement qu’elle était débarquée chez moi, en experte des bébés, avait observé mon fils deux minutes, avait ajusté un peu ma position, et qu’il avait pris le sein en quelques secondes comme si c’était la chose la plus facile du monde, tout à coup, alors que je pouvais passer de si longues minutes à me contorsionner pour essayer d’établir le contact. Il s’avérait que, plutôt que d’essayer si fortement, il me fallait plutôt ralentir et observer ce que cette petite chose à peine expulsée d’un ventre essayait de faire par elle-même, et de l’y aider délicatement.

Il s’avérait, dans les faits, que la communication, même intraespèce, même entre un bébé et sa mère, est en partie une affaire d’observation, d’écoute, de ralentissement, de sensibilité à ce qui n’est pas immédiatement évident.

Un peu comme la souris des bois, qui à l’œil non attentif, elle a simplement l’air de fouiner, alors que, ce qu’elle fait là, dans une forêt anglaise la nuit, c’est placer des bornes de signalisation qui lui permettront de retrouver son terrier, à toute vitesse si nécessaire, advenant qu’une chouette rôde dans les parages tandis qu’elle cherche de la nourriture. 

Cette histoire de souris-Petit-Poucet est racontée dans une série documentaire animalière qui s’appelle La vie secrète des animaux, et que je regarde avec mon beau-fils. Dans un avenir rapproché, on pourra peut-être faire la même série avec les plantes, puisque des études récentes pointent vers un certain niveau de conscience, de sentience, même dans le règne végétal.

Si je réfléchis à tout ça, c’est parce que je réfléchis aussi aux grandes pasticheuses de conscience que sont les intelligences artificielles, celles-là mêmes qui arrivent à s’exprimer comme des autrices de prix Goncourt. La semaine dernière, le chercheur en éthique Martin Gibert a publié une importante tribune dans le journal Le Monde, dans laquelle il s’interrogeait sur la sentience des intelligences artificielles, et sur notre propension, si cela s’avère, à leur accorder des droits avant même d’en accorder davantage aux animaux.

Combien d’entre-vous qui interagissez régulièrement avec une IA vous comportez avec elle comme si elle était humaine simplement parce qu’elle parle le même langage que vous? Avez-vous déjà réfléchi au fait que vous pourriez faire de même plutôt avec les souris ou les écureuils, avec qui vous partagez 80% de votre ADN environ? L’ordinateur, lui, n’en a pas, d’ADN.

Sans qu’on ait la moindre idée si une machine, entièrement fabriquée, avec des puces et des fils et des processeurs internes en plastique et en métal peut avoir une expérience, peut ressentir quoi que ce soit, nous voilà prêts à réfléchir aux droits qu’il faudrait lui accorder. Le vrai futur dystopique sera celui dans lequel les humains seront davantage sensibles au sort des robots formatés par des compagnies multimilliardaires qu’à la trajectoire d’une souris dans l’herbe un soir de pleine lune.

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